Sam Johnston

Une entrevue avec Sam Johnston

Aîné respecté des Teslin Tlingits, Sam Johnston a un parcours politique impressionnant. Il a été chef du conseil des Teslin Tlingits pendant plus de dix ans et membre de l'Assemblée législative du Yukon. Dans son rôle de président de cette Assemblée, M. Johnston bénéficie de la distinction que lui confère son titre de premier autochtone président au Canada. À ses réalisations politiques s'ajoutent des qualités d'archer accompli, de conducteur d'attelage de chiens et de danseur tlingit. Parmi ses nombreuses distinctions, il faut mentionner le Prix du commissaire du Yukon et son intronisation au temple de la renommée du sport du Yukon.

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Transcription

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SAM JOHNSTON : Je m'appelle Sam Johnston. Je suis l'un des chefs de clan du Conseil des Tlingits de Teslin.

MEAGAN PERRY (VOIX HORS CHAMP) : Sam Johnston a travaillé longtemps pour le gouvernement. Il a été chef du Conseil des Tlingits de Teslin du début des années 1970 jusqu'au milieu des années 1980, années durant lesquelles il a joué un rôle important dans la rédaction d'un document qui jetait les bases d'une nouvelle vision des revendications territoriales et de l'autonomie gouvernementale autochtone. Il est ici pour nous parler de ce document monumental qu'il a présenté au premier ministre de l'époque, Pierre Elliott Trudeau.    

SAM JOHNSTON : Lorsque nous avons présenté ce document intitulé Together Today for our Children Tomorrow, les 12 chefs du Yukon étaient présents. Les Libéraux étaient entrés au pouvoir à Ottawa, le 14 février 1973 plus précisément. Nous avions offert à Trudeau un beau cadeau de la Saint-Valentin. Nous avons bien ri. [rires]

MEAGAN PERRY (VOIX HORS CHAMP) : Ce document présenté à Ottawa a donné lieu à la création de l'Accord-cadre définitif qui constitue le fondement de la nouvelle conception de l'autonomie gouvernementale autochtone à l'échelle globale. Je m'appelle Meagan Perry. Sam Johnston vit à Teslin, mais plusieurs fois par année il se rend à Whitehorse, qui se trouve à deux heures de route de Teslin, pour enseigner le tlingit au Centre des langues autochtones du Yukon. Nous avons profité de son passage en ville pour le rencontrer chez sa fille où nous avons parlé de l'autonomie gouvernementale autochtone au Yukon, mais nous avons commencé par parler de Teslin.     

MEAGAN PERRY : J'aimerais que vous me décriviez votre Première nation et son territoire traditionnel.

SAM JOHNSTON : Bien, les Tlingits sont un peuple qui s'est établi dans les terres intérieures de Teslin. Nos ancêtres sont originaires de la côte sud-ouest de l'Alaska. Et Teslin abrite l'une des collectivités tinglite les plus importantes. Il y en a trois en tout. Il y en a une à Atlin, en Colombie-Britannique, et une autre à Carcross, mais c'est à Teslin que vit la plus importante Première nation tlingite. Cette collectivité y est établie depuis très très longtemps, bien avant que les routes ne soient construites, bien que ce ne fût jamais un véritable établissement. Lors de la construction de la route, certains se sont rapprochés pour permettre aux enfants d'aller à l'école, tandis que d'autres ont été envoyés à la seule école à laquelle ils pouvaient s'inscrire, c'est‑à‑dire un pensionnat indien.   

MEAGAN PERRY : Maintenant, j'aimerais que nous remontions dans le temps.

SAM JOHNSTON : Mm-hmm.

MEAGAN PERRY : J'aimerais que vous me disiez dans quel contexte vous avez été amené à participer aux ententes d'autonomie gouvernementale et de revendications territoriales. Étiez-vous personnellement concerné par ces questions?

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SAM JOHNSTON : Bien, à l'époque, voyez-vous, de nombreux changement, des changements soudains s'annonçaient pour notre peuple, et il y avait un homme très spécial – il s'appelait Elijah Smith; vous en avez probablement entendu parler. Il avait beaucoup voyagé, il avait été outremer durant la guerre, et j'imagine qu'il avait été mis au fait du fonctionnement des autres nations et de la manière dont elles travaillaient ensemble pour améliorer les conditions de vie de leur peuple. L'une des choses qui dérangeait vraiment les gens ici – concernant les ressources renouvelables, par exemple, les loisirs, la pêche, tout ce qui nous touchait, les mines également – c'était de voir les gens arriver ici et repartir avec le butin. Et les Premières nations n'en tiraient absolument aucun bénéfice. Or, il nous fallait faire quelque chose, il nous fallait essayer de convaincre le gouvernement qu'il ne pouvait prendre des décisions à notre place. C'est à ce moment-là que nous avons commencé à nous impliquer. Nous étions fatigués de rester dans notre coin pendant que d'autres prenaient les décisions à notre place. Surtout lorsqu'il était question des ressources renouvelables, celles dont notre peuple dépendait – les animaux et tout – je pense que le message que nous leur avons transmis était le suivant : lorsque des questions concernant notre peuple sont en jeu, lorsqu'il est question de ressources renouvelables, notre peuple doit être représenté par au moins deux personnes sur les cinq siégeant autour d'une table.       

MEAGAN PERRY : Qu'est-ce qui vous a amené à vous impliquer personnellement?

SAM JOHNSTON : Bien, lorsqu'une personne est nommée chef et qu'elle commence à s'impliquer dans diverses choses, je pense que les gens finissent par vous considérer comme étant l'homme de la situation. Il y avait des choses sur lesquelles nous n'avions pas notre mot à dire, à commencer par la question des revendications territoriales. Nous, par exemple, il a fallu des années avant de signer une entente-cadre.  

MEAGAN PERRY : Combien de temps a-t-il fallu entre le moment où vous vous êtes impliqué et le moment où l'Accord-cadre définitif a été signé?

SAM JOHNSTON : Comme je l'ai dit, je pense que nous avons entamé les négociations en 1973, mais c'est dans les années 1980 qu'un document a été déposé et il a été rejeté. Trop de points avaient été laissés en suspens. Après un certain temps, nous avons compris qu'il fallait lire ce qui était écrit en petits caractères. Et nous ne voulions pas signer une entente qui n'était pas en tout point conforme à ce que nous demandions. C'est comme cela que les choses se sont passées. C'est pour cette raison qu'il a fallu un peu plus de temps; lorsque nous avons entamé le processus de revendications territoriales, nous avons demandé combien de temps cela allait prendre… « Six mois » nous a-t-on dit. Très bien, six mois. [rires] Cela a pris des années.   

MEAGAN PERRY : Alors maintenant les ententes de revendications territoriales sont signées et la majorité des peuples se préparent à les mettre en œuvre. L'autodétermination est un processus qui requiert des engagements à long terme et la participation de toutes les parties – du gouvernement du Yukon, du gouvernement du Canada et des gouvernements autochtones. Quelles difficultés majeures le Conseil des Tlingits de Teslin a-t-il dû surmonter?

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SAM JOHNSTON : Bien, le plus difficile, d'après moi, c'est que n'importe qui peut rédiger une belle proposition pour arriver à ses fins. Cela paraît bien sur papier, mais essayer de mettre cela en œuvre est une autre paire de manches. Cela prend du temps. Ces choses ne se font pas du jour au lendemain. Il faut y mettre des jours, des semaines, des mois, voire des années avant que tout cela ne commence à se concrétiser – avant de commencer à comprendre comment cela fonctionne, mon dieu, pour mettre un gouvernement en place, il faut vraiment faire appel à des gens qui ont une formation et une expertise. Pour diriger un gouvernement, il faut commencer par élaborer des politiques, et ce, dans tous les domaines, des politiques sur l'hébergement, des politiques sur les loisirs, comme pour n'importe quel gouvernement. Cela demande beaucoup de temps, mais nous avons petit à petit amené notre peuple à participer à sa mise en œuvre. C'est difficile de convaincre nos jeunes qu'il est important d'étudier. Ce n'est pas avec un diplôme de 12e année qu'ils pourront faire ce qu'ils veulent, surtout de nos jours. Les choses ne sont plus ce qu'elles étaient – à l'époque, nous apprenions bien des choses sur le tas, mais ça ne fonctionne plus comme cela aujourd'hui.  

MEAGAN PERRY : Alors pensez-vous que l'éducation contribuera à la mise en œuvre de l'autonomie gouvernementale à Teslin?

SAM JOHNSTON : L'éducation est très importante, quelles que soient les normes utilisées. Plus nous participons à ce genre de choses, mieux nous nous en sortons, et si nous pouvons faire quelque chose pour améliorer l'avenir de nos jeunes, et des gens en général, il ne faut surtout pas lésiner.  

MEAGAN PERRY : Dans le cadre de votre travail, y a-t-il eu des moments où vous avez eu le sentiment que l'autonomie gouvernementale avait fait des percées ou des moments ou vous avez eu la nette impression que l'autonomie gouvernementale avait eu un effet positif sur le Yukon? 

SAM JOHNSTON : Oui, et là encore, c'est une question d'éducation. Voyez-vous, ça faisait plaisir de voir nos gens – des membres des Premières nations – qui étudiaient en vue de devenir des enseignants, des infirmiers, des avocats. Ce que j'espère maintenant, c'est que nous ayons notre propre médecin. Lorsque nous l'aurons, je serai vraiment heureux, un médecin né ici qui a étudié et qui exercera cette profession ici. Ce serait un événement historique en soi, et nous avons de nombreux moyens maintenant pour financer notre éducation grâce à l'autonomie gouvernementale.   

MEAGAN PERRY : Vous avez été le premier Président de l'Assemblée législative d'origine autochtone du Yukon. Vous savez donc ce que c'est que de sortir des sentiers battus. Que pensez-vous – vous savez, vous parliez de la perspective d'avoir un premier avocat ou un premier médecin. Que faut-il, d'après vous, pour amener les enfants à se dépasser comme cela?

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SAM JOHNSTON : Bien, je pense que pour s'en sortir, la première chose qu'il faut faire, c'est de commencer par apprendre à croire en soi. On nous a trop souvent fait croire que nous étions incapables de faire quoi que ce soit. Nous étions des Indiens, nous étions des païens, nous ne pouvions tout simplement pas apprendre. C'est pour cela qu'il est si difficile parfois d'expliquer le sens des revendications territoriales. Il nous fallait prouver au reste du monde que nous étions des êtres humains nous aussi, que si l'on nous donnait la moindre petite chance, nous allions pouvoir passer à autre chose et devenir – nous pouvions faire différentes choses et bien les faire.      

MEAGAN PERRY : J'aimerais revenir un peu sur la question de la mise en œuvre. Il importe, vous savez, que tous les citoyens du Yukon comprennent le sens d'un Accord-cadre définitif, d'une entente définitive avec les Premières nations du Yukon et des ententes sur l'autonomie gouvernementale, mais ces documents sont complexes, vous savez, ils sont difficiles à assimiler. Or, comment expliquez-vous ces ententes aux citoyens du Yukon dans un langage simple?

SAM JOHNSTON : Bien, le plus simplement possible, nous voulons que le reste du Yukon sache que si nous n'avions pas déclenché le processus de revendications territoriales, nous n'aurions pas pu prendre la relève. En réalité, c'est que nous voulions participer au processus, et avec nos jeunes, aussi bien avec les autochtones qu'avec les non-autochtones, nous voulions travailler ensemble et essayer de conserver notre Yukon tel qu'il est. Le Yukon est un endroit très particulier. Et l'une de ses particularités c'est que le territoire est assez peu peuplé, mais d'une telle immensité! Et si nous voulons le conserver ainsi, nous devons travailler ensemble.   

MEAGAN PERRY : Sur le nombre d'ententes d'autonomie gouvernementale conclues avec le Canada, onze ont été signées au Yukon. Dans le sud du Canada, la majorité des peuples autochtones sont assujettis à la Loi sur les Indiens. Comment expliquez-vous les principes d'autonomie gouvernementale aux gouvernements autochtones du sud du Canada?

SAM JOHNSTON : L'une des premières choses sur lesquelles nous avons travaillé ici – il fut un temps où il y avait trois différentes organisations autochtones au Yukon : il y avait la  Yukon Native Brotherhood – tous les chefs – il y avait aussi le Council for Yukon Indians (CYI) et la Yukon Association of Non-Status Indians (YANSI). Chacun travaillait de son côté et au bout d'un certain temps, nous avons réalisé que nous tentions tous de faire la même chose. Il y avait trop de dédoublement et l'un des principaux messages que nous transmettaient les aînés était qu'ils souhaitaient le retour de leurs petits-enfants. Si une femme autochtone mariait un homme blanc, elle partait de l'autre côté et les enfants perdaient leur statut d'Indien. Alors, nous avons travaillé très fort afin d'essayer d'unifier tout cela, et c'est beaucoup plus facile aujourd'hui, parce que les Indiens inscrits et ceux qui ne l'étaient pas – ou qui l'étaient à moitié – pouvaient travailler ensemble.  

MEAGAN PERRY : C'est exact. Alors avant l'avènement de l'autonomie gouvernementale, les Indiens non inscrits étaient admissibles à différents services et ils faisaient partie d'une communauté autre que celle des gens inscrits aux termes de la Loi sur les Indiens, n'est-ce pas? 

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SAM JOHNSTON : Bien, ceux qui étaient inscrits – comment s'appelle cette organisation? – les Affaires indiennes travaillaient avec eux. Et les autres n'en faisaient pas partie. Ils n'ont jamais obtenu d'aide pour l'éducation, les soins de santé, les choses du genre. Alors, nous avons voulu écouter nos aînés lorsqu'ils ont dit qu'ils voulaient que leurs petits-enfants reviennent. Je pense que c'est pour cela que nous avons vraiment travaillé fort, pour que nos petits-enfants reviennent. Je pense que c'est probablement le seul moment où les gens des deux côtés ont travaillé ensemble. En dehors du Yukon, ils ont encore leurs Premières nations ou leurs organisations métisses.

MEAGAN PERRY : Comment pensez-vous que les gouvernements surmonteront les difficultés inhérentes à la mise en œuvre du nouveau modèle d'autonomie gouvernementale du Yukon?  

SAM JOHNSTON : Je pense que l'une des questions qu'on nous pose souvent est pourquoi, en tant que gouvernement autochtone, embauchons-nous autant de gens non-autochtones? C'est que nous avons encore besoin de gens qui nous montrent comment nous y prendre, comment travailler et comment faire certaines choses. Et je pense que l'une des manières d'y arriver – disons que s'il y a vraiment un travail intéressant et qu'un non-autochtone est embauché, il devrait y avoir une autre personne de notre peuple qui travaille avec lui; ainsi, lorsque pour une raison ou une autre, il y a un départ, bien nous aurons quelqu'un qui aura reçu une formation pour faire le travail à sa place. Nous ne pouvons pas simplement « passer au vert » si l'on peut dire. Nous avons essayé cela il y a longtemps, voyez-vous? Avant même que le peuple Tlingit de Teslin ne procède à des revendications territoriales, nous avions ouvert un magasin. Nous avions mis sur pied la seule et unique fabrique de canots qui existe au Yukon. Mais là encore, voyez-vous, nous avions besoin de gens qui avaient de bonnes connaissances dans la mise en marché.  

MEAGAN PERRY : Votre fils est actuellement chef du Conseil du peuple Tlingit de Teslin, n'est-ce pas?

SAM JOHNSTON : Oui.

MEAGAN PERRY : Qu'est-ce qu'il pense de l'autodétermination?

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SAM JOHNSTON : Ça fait plaisir de voir que nos jeunes s'intéressent à ces choses maintenant et de les voir gérer toute l'organisation, parce qu'elle a pris de l'importance comparé à ce qu'elle était lorsque nous l'avons mise sur pied. C'est beaucoup plus – beaucoup plus qu'il n'y parait à première vue et il n'est pas donné au premier venu de lancer ce genre de chose. Cela prend du temps. Mais cela me rend heureux de voir que nos jeunes s'impliquent davantage. 

MEAGAN PERRY : Les Premières nations du Yukon, comme vous le savez, travaillent depuis longtemps au processus de revendications territoriales; c'est un processus qui a été entamé bien avant la signature de l'Accord-cadre définitif. Quel effet cela vous fait-il d'avoir participé à tout ce processus historique?

SAM JOHNSTON : C'est très émouvant. C'est difficile à expliquer en réalité – mais ça fait plaisir de penser que nous avions un rôle à jouer, que nous avons pris part au processus, et j'espère qu'un jour mes petits-enfants pourront voir cela, qu'ils réaliseront comment tout cela a commencé.

MEAGAN PERRY (VOIX HORS CHAMP) : Nous vous avons présenté Sam Johnston, chef de clan et ancien chef du Conseil des Tlingits de Teslin. M. Johnston a également été président de l'Assemblée législative du Yukon. Je lui ai parlé en février 2011. Les opinions exprimées dans cette entrevue visent à faire connaître l'histoire des ententes sur les revendications territoriales et l'autonomie gouvernementale au Yukon et à présenter les opinions et les idées personnelles de la personne interviewée. La présente série de fichiers balados a été produite par le Groupe de travail sur la mise en œuvre, de concert avec le Conseil des Premières nations du Yukon, le gouvernement du Yukon, le gouvernement du Canada et  les Premières nations autonomes du Yukon. 






Le contenu de ces entrevues en balado vise à mieux faire connaître l'histoire des revendications territoriales et le processus de mise en œuvre de l'autonomie gouvernementale au Yukon en présentant les opinions et les idées d'une personne interviewée sur le sujet.

La série de balados Voix de la vision : Autonomie gouvernementale des Autochtones au Yukon a été créée en partenariat avec le Conseil des Premières nations du Yukon, le gouvernement du Yukon, le gouvernement du Canada et les Premières nations autonomes du Yukon.

  • Première nation Carcross/Tagish
  • Champagne and Aishihik First Nations
  • Conseil des Premières nations du Yukon
  • Première nation Kluane
  • Première nation Kwanlin Dun
  • Première nation Little Salmon/Carmacks
  • Première nation des Nacho Nyak Dun
  • Première nation Selkirk
  • Conseil Ta'an Kwach'an
  • Conseil Teslin Tlingit
  • Tr'ondëk Hwëch'in
  • Première nation Vuntut Gwitchin
  • gouvernement du Yukon
  • gouvernement du Canada