Professeur Alexander von Gernet,
Département d'anthropologie,
Université de Toronto, Erindale.
Avril 1996
Ce rapport parle des traditions orales autochtones et de ce qu'on en fait, particulièrement en ce qui concerne le règlement des conflits.
Un examen des récits oraux amène l'auteur à la conclusion qu'il faut se garder de généraliser au sujet de l'exactitude ou la validité de ces récits. Selon lui, les récits oraux utilisés comme preuve dans un conflit doivent être examinés et attestés comme n'importe quelle autre preuve.
On signale aux lecteurs que la version électronique est incomplète; la partie 6 "Opinions glanées dans la documentation pertinente " ne figure pas sur le site Web. Les lecteurs qui veulent lire cette partie qui comprend 145 pages - et renferme des extraits provenant de 168 sources - doivent s'adresser à la Direction pour obtenir une copie papier, soit le (819) 997-8153 .
Note concernant la traduction
Le présent document est la traduction du rapport de recherche original rédigé par le professeur von Gernet. Le chapitre 6 du rapport, qui contient 125 pages de citations textuelles provenant des documents de référence, n'a pas été traduit et n'a pas été inclus dans la traduction, par souci de concision. Les personnes qui souhaitent prendre connaissance de cette compilation de près de 900 opinions sont priées de consulter le document original.
Le présent rapport de recherche porte sur un examen interdisciplinaire de documentation réalisé pour le compte du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien. L'objectif consistait à compiler et résumer les opinions sur diverses questions relatives aux communications orales concernant le passé. L'étude, qui aura duré 50 jours, a débuté le 15 janvier 1996 pour se terminer le 5 avril 1996.
L'étude a été rendue nécessaire en raison de la controverse qui entoure souvent les traités historiques, qui sont au nombre de plus de 70 et qui constituent des accords officiels reconnus sur le plan juridique entre divers peuples autochtones et le gouvernement britannique colonial du Canada. Les textes rédigés en anglais donnent souvent lieu à diverses interprétations, en partie parce que leurs formulations vagues et ambiguës se prêtent mal à une application directe au contexte moderne. Les Premières nations visées par les traités considèrent que ceux-ci sont des accords vivants et évolutifs, et que ce qui compte avant tout, c'est l'esprit et l'intention. En outre, elles soutiennent parfois que des représentants de l'État leur ont fait des promesses verbales dont les textes écrits ne font pas mention. Ces ententes verbales auraient été transmises oralement de génération en génération, pour ainsi devenir des traditions orales. Bon nombre de ces traditions, qui sont maintenant communiquées à des contemporains, sont difficiles à concilier avec les textes écrits, et il en découle donc des divergences d'opinion quant à l'interprétation des traités.
L'objectif de la recherche consistait à l'origine à faire la lumière sur les «traditions orales» en relation avec l'interprétation des traités concernant les Autochtones du Canada, mais j'ai choisi un cadre d'étude beaucoup plus vaste. Pour cette raison, la recherche peut être utile non seulement aux parties qui s'intéressent précisément aux traités (se reporter à la section 6.22 ci-dessous), mais également à quiconque est aux prises avec des questions complexes liées à la reconstitution de l'histoire des relations entre des peuples autochtones et des colonisateurs au Canada. La documentation compilée pour la recherche facilitera l'évaluation de n'importe quelles informations orales concernant des faits passés citées comme preuves à l'appui ou en contestation de diverses demandes.
Il est apparu dès les premiers stades de la recherche que l'examen approfondi de toute la documentation existante sur le sujet représentait une entreprise considérable et qu'en 50 jours, on pouvait seulement espérer compiler un échantillon représentatif d'opinions de chercheurs. J'ai remarqué avec intérêt que 35 années s'étaient écoulées depuis qu'on avait conçu pour la première fois l'intention de faire réaliser une recherche semblable. Même à cette époque qui date d'avant l'explosion de l'information ,le professeur Richard Dorson (qui était alors la plus grande autorité en la matière) avait été impressionné par la quantité de documentation.
[TRADUCTION]
À titre de folkloriste ayant reçu une formation en histoire, je suis depuis longtemps fasciné par la question de la valeur historique et des préjugés ethnocentriques de l'histoire orale. En 1961, la Indian Land Claims Commission du département de la Justice des États-Unis m'a attribué un contrat pour la réalisation d'une recherche sur le sujet. L'intention était de déterminer quel degré de crédibilité il fallait accorder aux plaidoiries des requérants indiens qui prétendaient avoir des droits territoriaux en se fondant uniquement ou largement sur la tradition orale transmise de génération en génération. Au fil de mon exploration de plus en plus large des recherches sur l'histoire traditionnelle, j'ai tôt fait de m'apercevoir que le sujet avait causé des conflits acerbes entre bien des disciplines. Nombreux étaient les experts qui avaient des intérêts dans l'issue des études sur le sujet : non seulement les folkloristes et les mythologues, mais également les archéologues, les anthropologues, les classicistes, les géologues, les historiens de chaque spécialité, les étudiants en religion, les africanistes, les médiévalistes, les celticistes, et j'en passe (Dorson, 1973:7).
Malheureusement, il n'est plus possible de se procurer le rapport du professeur Dorson, qui n'a jamais été publié, et j'ai dû tout recommencer à neuf. De toute manière, la plus grande part de la documentation utile date des trois décennies et demie depuis les premiers travaux en la matière réalisés par le professeur Dorson. Quoiqu'utile, la bibliographie compilée par Waserman (1975) porte davantage sur l'histoire orale des non-Autochtones que sur la tradition orale des Autochtones et date également de plus de deux décennies.
Je signale que je suis un chercheur indépendant qui n'a a priori aucun penchant pour des généralisations sur la nature des communications orales, mais je m'empresse d'ajouter qu'une parfaite objectivité est illusoire et que l'approche adoptée par tout chercheur est imprégnée par son milieu social. En tant qu'anthropologue professionnel dont la formation englobe diverses méthodes de reconstitution du passé, je n'adhère strictement à aucune philosophie extrémiste (p. ex., le positivisme ou le relativisme), mais je reconnais de la valeur à diverses positions. Dans le cadre de la sélection et de la transcription des opinions tirées des documents de recherche, j'ai tenté de rendre justice à tous les points de vue du débat théorique contemporain. Si, en définitive, mes recommandations tendent à favoriser une position plutôt qu'une autre, c'est que je dois tenir compte du fait que mon mandat consiste à conseiller des décideurs, qui souhaitent obtenir des lignes directrices pratiques. Lorsqu'il est question du règlement de litiges bien réels, les considérations pratiques doivent nécessairement remplacer le luxe que nous avons dans les milieux de la recherche de débattre une pluralité de points de vue et, dans une optique d'exploration postmoderne, de les accepter tous comme également valables jusqu'à s'embourber dans notre nihilisme collectif et débilitant. Mes opinions et mes conclusions, bien que fondées sur un examen approfondi de la documentation, m'appartiennent évidemment en propre, et elles ne sont pas nécessairement partagées par le MAINC.
Le ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien m'a chargé de réaliser une recherche qui réponde aux questions ci-dessous.
La recherche s'est déroulée selon une méthode systématique comprenant les démarches suivantes :
Au total, 168 ouvrages et articles portant directement ou indirectement sur le sujet des questions de recherche ont été relevés. La section 7(ci-dessous) contient la bibliographie complète de ces sources, à l'exclusion des cas de jurisprudence, qui forment une liste distincte à la section 6.21. Des copies des documents indiqués dans la bibliographie sont fournies dans le volume 2.
La section 6 renferme près de 900 extraits textuels tirés de 168 sources. Mon analyse des opinions exprimées dans ces extraits, de même que mes propres opinions, sont présentées dans mes réponses (section 5) aux questions de recherche.
Mes réponses sont pour la plupart fondées sur une analyse des opinions transcrites à la section 6 ci-dessous. Le lecteur est invité à consulter cette section pour mieux saisir les débats dont font état les documents spécialisés et pouvoir tirer ses propres conclusions, s'il le juge préférable.
5.1 QUESTION No 1
Comment la tradition orale et l'histoire orale sont-elles définies dans la littérature? La littérature fait-elle une distinction entre ces types de communications et les communications orales modernes?
Se reporter à la section 6.1 pour prendre connaissance des définitions de tradition orale, et à la section 6.2, pour les définitions d'histoire orale. Les définitions varient selon la discipline et l'approche du chercheur. Certains chercheurs rejettent toute définition officielle, tandis que d'autres ont établi des taxinomies complexes comportant des dizaines de subdivisions. Bien qu'il n'existe aucun groupe de significations universellement reconnues, on pourrait donner la simple et courte réponse suivante à la première partie de la question no 1.
Les traditions orales sont des informations transmises de vive voix entre au moins deux générations. Les histoires orales sont des souvenirs exprimés par des personnes qui ont personnellement observé ou vécu des événements durant leur vie.
Le terme «tradition orale» sert parfois à désigner un processus de communication plutôt qu'un ensemble de messages transmis. De même, bien des chercheurs considèrent l'histoire orale comme une méthode ou une technique de collecte de renseignements sur le passé au moyen d'entrevues. On trouve des organismes professionnels, des instituts et des revues spécialisées qui se consacrent à la reconstitution et à l'étude de «l'histoire orale» (généralement non autochtone) et il y a également des spécialistes de «l'histoire orale». Il existe néanmoins de bonnes raisons épistémologiques et pratiques de ne faire référence dans la définition d'histoire orale (et également celle de tradition orale) qu'au contenu, au type de source ou au produit, et non à la méthode ou au processus. Selon moi, il n'y a pas de véritable discipline distincte qu'on puisse appeler histoire orale, mais seulement des histoires et des traditions orales, dont les historiens, les anthropologues et les autres experts peuvent se servir avec d'autres preuves pour comprendre les événements passés.
La plupart des chercheurs font une distinction entre histoire orale et traditions orales, mais pas tous. Les opposants à une dichotomie sont surtout ceux qui reconnaissent qu'une même communication orale peut inclure des traditions, des récits de témoins, des ouï-dire et d'autres formes de preuves et qu'un locuteur peut combiner diverses époques passées ou une époque passée avec le présent. Bien que cela soit vrai, j'estime que les critiques ne fournissent pas des raisons suffisantes pour justifier le rejet d'une distinction largement acceptée. Il n'est pas nécessaire que les classifications soient toujours défendables sur le plan empirique pour constituer de bons outils heuristiques aux fins de recherches théoriques. Qui plus est, la plupart des gens font en fait la distinction entre les événements qu'ils ont vécus ou observés eux-mêmes et ceux qui sont supposés s'être produits à une époque lointaine, selon les dires de leurs ancêtres.
Pour ce qui est de la seconde partie de la question no 1, toutes les communications orales faites dans le présent sont des «communications orales contemporaines», peu importe le moment où les événements qu'elles sont supposées décrire se sont produits. Selon leur contenu, ces communications se classent parmi les «histoires orales» ou les «traditions orales», conformément aux définitions données ci-dessus.
En fin de compte, les définitions et les distinctions ne sont importantes que lorsque des communications doivent être évaluées et appréciées en tant que preuves possibles d'événements passés. D'ici à ce qu'une analyse minutieuse soit effectuée, il pourrait être préférable de demeurer prudent et d'utiliser des termes génériques comme «communications orales», «informations orales», «relations orales» ou «récits oraux».
Enfin, il faut se rappeler qu'en plus d'histoire et tradition, bien d'autres termes sont employés pour désigner des communications orales. Pour obtenir plus de détails, se reporter aux définitions d'histoire de sa vie (section 6.3), de souvenirs (section 6.4), de commentaires (section 6.5), de témoignage ou preuve (section 6.6), de littérature orale (section 6.7), d'histoire folklorique (section 6.8), de folklore, mythe et légende (section 6.9) et d'ethnohistoire (section 6.10).
Selon un examen de sources secondaires, quelles sont les questions que soulève l'utilisation de la tradition orale nord-américaine en histoire dominante (et également en anthropologie et dans d'autres disciplines connexes)?
Diverses questions interreliées sont débattues dans la littérature(pour prendre connaissance des opinions exprimées, se reporter aux sections 6.11 à 6.14). J'ai regroupé les opinions importantes sous les grands titres suivants : Divergences relatives à l'histoire, Sources orales et sources écrites, Réutilisation des informations et Influence du présent sur le passé. D'autres questions sont soulevées dans ma réponse à la question no 3 (section 5.3).
5.2.1 Divergences relatives à l'histoire (se reporter aux opinions transcrites à la section 6.11)
L'objectivisme historique, paradigme dominant de l'historiographie en Amérique du Nord jusqu'ici, a été dénoncé comme douteux par un mouvement dissident structuré de façon peu rigoureuse sous l'étiquette de «postmodernisme». Il est étonnant de constater combien ce mouvement a peu d'éléments positifs à offrir, outre l'importante réaffirmation qu'il existe de multiples sources de connaissances historiques et l'axiome selon lequel tout passé est influencé par la culture. Il s'agit essentiellement d'une forme de relativisme qui prône que la vérité est une question de perspective et qu'il n'existe pas d'histoire neutre, objective ou exempte de jugements de valeur. Le mouvement considère que le processus de constitution des connaissances est influencé par la culture et que les textes «spécialisés» sur le passé rédigés par des historiens, des anthropologues et d'autres experts sont socialement élevés au rang d'autorités, mais qu'ils ne peuvent prétendre détenir la vérité universelle. Cela a amené à se demander qui a le droit de raconter le passé, qui peut l'authentifier et comment diverses sources sont incluses ou exclues.
La critique relativiste ou postmoderniste de l'objectivisme historique a d'importantes répercussions sur notre examen des communications orales concernant le passé. Elle soutient que ces communications aident à démocratiser l'histoire, qui serait autrement dominée par des documents établis par ou pour des élites. Les communications orales sont en concurrence avec les reconstitutions par des experts pour la reconnaissance de leur légitimité, et elles servent à la remise en question de l'histoire hégémonique. En reprenant la parole dont les «experts» avaient le monopole, les Autochtones peuvent exercer leurs pouvoirs sociaux et revendiquer leurs droits.
Bien qu'il existe des partisans radicaux des principes d'objectivisme et de relativisme, la plupart des chercheurs du courant dominant se situent quelque part entre les deux extrêmes. Autrement dit, bien que les théories du postmodernisme soient considérées comme généralement utiles, les certitudes qu'offre l'ancien paradigme conservent un certain attrait. Rares sont ceux qui sont demeurés fidèles au positivisme du XIXe siècle, mais également rares sont ceux qui iraient jusqu'à considérer que toute l'histoire est de la pure fiction.
Paradoxalement, l'argument postmoderniste selon lequel les faits relatés par les Autochtones seraient aussi valides que ceux rapportés par les experts est parfois interprété comme signifiant que les dires des Autochtones sont en soi plus valides. Par exemple, on soutient que de substituer comme interprète historique un Autochtone à un «expert» extérieur aurait pour effet d'éliminer la dichotomie entre les sociétés autochtones supposément non historiques et les sociétés européennes progressistes (Fortune, 1993:92). Cela n'a absolument aucun sens, compte tenu du fait que ce sont des anthropologues non autochtones qui ont démontré de façon concluante que les cultures autochtones n'étaient pas statiques avant les premiers contacts avec les Européens et qui se sont le plus fortement opposés à l'ethnocentrisme de l'évolutionnisme du XIXe siècle. Je suis d'accord avec Bruce Trigger, qui estime qu'aucun argument scientifique ou moral ne peut justifier de restreindre l'étude de l'histoire aux seuls membres du groupe concerné. Le concept selon lequel les gens concernés seraient ceux qui connaîtraient le mieux leur histoire est, bien entendu, parfaitement erroné.
Bien qu'il soit de bon ton de supposer que l'histoire telle que racontée par des parties extérieures est nécessairement subjective et motivée par des objectifs politiques et sert à exercer de la domination et du pouvoir sur les groupes concernés, cette position n'est absolument pas défendable. Après tout, il existe de nombreux exemples d'histoires qui ne donnent pas le beau rôle à celui qui en fait le récit. Il suffit de penser aux événements affligeants et déplorables qui ont entouré l'infâme déportation des Cherokee et qui sont connus du monde entier grâce presque exclusivement aux journaux intimes de soldats blancs et à d'autres témoins non autochtones. L'absence chez les Cherokee de traditions orales en relation avec ces événements tragiques de leur histoire relativement récente ne signifie pas qu'ils ne se sont pas réellement produits. En fait, comme il est souvent avantageux sur le plan politique d'invoquer des torts causés dans le passé, il est peu probable que les Cherokee refuseraient de rappeler cet «événement historique», même s'il a été rapporté par les oppresseurs. De même, la science occidentale (les preuves archéologiques) est considérée comme favorable aux aspirations des Cheyennes du Nord, qui s'en sont d'ailleurs servi comme moyen de résistance.
Nul besoin de préciser qu'en ce qui concerne les contacts entre les peuples autochtones et les colonisateurs venus vivre au Canada, il n'est pas possible de dissocier l'histoire des Autochtones et des non-Autochtones, puisque par définition, cette histoire leur est commune. Selon moi, il est préférable de régler les divergences relatives à l'histoire (dans les cas où elles doivent être réglées) non pas en établissant une distinction entre les histoires selon qu'elles proviennent de sources orales ou écrites, mais en reconnaissant que la dichotomie entre Autochtones et experts et entre sources orales et écrites ne mène nulle part. Je traite de la question de façon détaillée dans les sections qui suivent.
5.2.2 Sources orales et sources écrites (se reporter aux opinions transcrites à la section 6.12)
Un sujet qui revient constamment dans la littérature est la relation entre les sources orales et écrites, dont la description est souvent basée sur les similitudes et les différences.
Une tradition orale véhicule des informations en constante évolution, qui une fois imprimées, deviennent figées et illustrent un événement dans le temps. Le discours dynamique devient alors un texte statique et la tradition risque de cesser de correspondre aux besoins en perpétuelle mutation de la société. Pour cette raison, des personnes considèrent qu'on ne devrait jamais mettre par écrit les traditions orales, qui, par définition, devraient continuer d'exister sous leur forme orale. Pourtant, le fait de figer temporairement une tradition orale (et son contexte) en l'enregistrant ou en la mettant par écrit ne l'empêche pas de demeurer orale, et c'est le seul moyen de soumettre une tradition à un examen minutieux pour évaluer sa fiabilité ou sa validité et la comparer à d'autres preuves.
Si une communication orale sert à fournir de l'information sur un événement passé qui fait l'objet d'un litige (comme un traité), elle n'a plus uniquement une fonction sociale ou psychologique qui se limite au groupe lui-même, mais elle prend nécessairement le rôle d'une preuve servant à étayer une position dans un litige qui dépasse le groupe. Une preuve orale peut confirmer, compléter ou contredire d'autres preuves (habituellement écrites) ou s'y ajouter, et la seule façon de le savoir est de rendre toutes les preuves comparables. Réduire un discours oral dynamique à un texte écrit pour en figer le contenu et le contexte de manière à pouvoir le comparer est la méthode la plus couramment utilisée pour rendre des preuves comparables. Après tout, la plupart des documents, y compris ceux des sociétés soi-disant «lettrées», étaient à l'origine des communications orales.
Le fait qu'il faut figer les communications orales pour pouvoir les analyser comme preuves donne à penser qu'elles sont différentes des sources écrites, du moins sous un aspect important. Les chercheurs ont noté que si un document écrit est souvent partial dans sa formulation originale, il devient du moins permanent parce qu'il est archivé et «soustrait à l'effet du temps». À la subjectivité originale du document peuvent s'ajouter les interprétations des historiens qui se servent du document, néanmoins le contenu demeure inchangé et peut être interprété par d'autres parties. Les traditions orales comportent des problèmes supplémentaires. La version première ou «originale» (s'il en existe une) échappe à un examen contemporain, puisqu'elle a été remplacée par de nouvelles versions. Il peut ne subsister qu'une succession d'interprétations qui se sont accumulées au fil du temps et un contenu qui ne ressemble que vaguement à la version «originale».
On convient généralement que les communications orales doivent être placées dans le contexte du discours complet sur un événement. Si, par exemple, des informations orales sont transmises dans le cadre d'une entrevue ou d'un autre type de communication interactive (comme un interrogatoire à la barre des témoins), le résultat est le produit des interventions de plusieurs parties. Les questions prennent alors autant d'importance que les réponses. Les chercheurs ont également souligné qu'étant donné que la transmission est un aspect essentiel des récits oraux, il faut éviter de séparer le discours du locuteur ou des personnes qui l'écoutent. Des gens vont même jusqu'à dire que dans les traditions écrites, la signification repose sur le texte, tandis que dans les traditions orales, elle repose sur le contexte. Toutefois, comme tout historien compétent tente toujours de rattacher les documents à leur contexte, je ne vois pas comment on pourrait se fonder sur une dichotomie entre le texte et le contexte pour différencier les traditions orales et écrites. Le contexte est important dans n'importe quel type de communication.
Les similitudes entre les sources orales et écrites m'ont beaucoup plus frappé que les différences. Les deux types de sources donnent une représentation sélective des événements, sont susceptibles d'être subjectives et peuvent facilement perpétuer des faits imaginaires. Ironiquement, on a admis que les sources écrites pouvaient parfois être très inexactes après avoir reconnu qu'elles étaient souvent basées sur des récits oraux qui contenaient des erreurs.
Fait peut-être plus important encore, on constate une conscience de plus en plus aiguë que les communications orales et écrites font partie d'un continuum au lieu d'être complètement distinctes et qu'à l'époque contemporaine, elles fonctionnent rarement de façon indépendante. Même avant l'alphabétisation, bien des groupes autochtones ne communiquaient pas qu'oralement, mais se servaient également d'outils mnémoniques, comme des rouleaux d'écorce de bouleau, des ceintures de wampum et des cannes des condoléances. De nos jours, les personnes qui continuent de généraliser et de considérer que les peuples autochtones n'ont qu'une culture orale n'ont manifestement pas été exposées à la quantité considérable de documents écrits (livres, articles, journaux, etc.) écrits et publiés par les Autochtones au Canada.
De même, les membres des sociétés lettrées participent également aux traditions orales, qu'ils considèrent donc comme bien plus qu'un mode de communication exotique. Par exemple, bien que je donne à mes étudiants des lectures à faire, la plus grande part de la matière est communiquée oralement dans le cadre de cours magistraux que je prépare rarement par écrit. En fait, la plupart des communications dans ma profession sont orales, d'où la mention entre parenthèses «communication personnelle» qu'on retrouve souvent dans nos textes publiés.
5.2.3 Réutilisation des informations (se reporter aux opinions transcrites à la section 6.13)
Étant donné que les communications orales modernes se produisent dans le contexte d'une culture très lettrée et avancée techniquement, il n'est pas étonnant de constater que des informations contenues dans les documents écrits sont reprises dans les traditions orales. J'ai déjà traité de cet aspect dans mon étude sur les Iroquois (von Gernet, 1995), et des chercheurs d'autres domaines ont également confirmé cette observation, qui a des conséquences considérables, non seulement parce qu'elle va aussi à l'encontre d'une distinction nette entre les traditions orales et écrites, mais également parce qu'elle influence l'évaluation des traditions comme preuves indépendantes. Comme la «réutilisation des informations» est un phénomène considéré comme répandu, les traditions orales doivent faire l'objet d'un examen minutieux, de la même façon que les sources secondaires sont analysées pour vérifier leurs liens avec des documents écrits primaires qui leur sont antérieurs.
5.2.4 Influence du présent sur le passé (se reporter aux opinions transcrites à la section 6.14)
La plupart des historiens savent que chaque nouvelle source documentaire sur l'histoire est établie pour satisfaire un besoin présent. Bien des chercheurs sont aussi conscients que les communications orales sont rétrospectives, c'est-à-dire que le passé est exposé selon un point de vue utile dans le présent. Bien qu'elles concernent le passé, les traditions orales servent souvent à dire quelque chose sur le présent. Comme les histoires écrites, elles sont des interprétations du passé qui évoluent à mesure que changent les circonstances sociales et politiques. Elles comprennent toute une dialectique au moyen de laquelle l'individu utilise les informations sur le présent pour mieux comprendre le passé. Il ne s'agit pas d'une nouvelle révélation inspirée par la vague postmoderniste, mais d'un axiome depuis longtemps reconnu par les historiens et les anthropologues.
Bien qu'on dise encore parfois que le passé façonne le présent, on admet plus souvent que le présent détermine le passé en influençant l'individu dans la sélection de ce qu'il s'approprie, de ce dont il se souvient, de ce qu'il oublie ou de ce qu'il invente. Lorsqu'il n'existe aucune histoire apparente, il y en a invariablement une de créée. Il est fréquent de découvrir que des traditions qui semblaient anciennes ou en avaient la prétention étaient en fait récentes ou même inventées. Les traditions inventées sont généralement une tentative pour assurer une continuité avec un passé réel ou imaginaire. Elles servent de symboles politiques pour légitimer l'appartenance à un groupe, une institution, un statut, une croyance ou un comportement. Il est notoire que les gens résistent aux changements rapides qui leur sont imposés en créant et en mobilisant des souvenirs d'un passé statique et harmonieux. C'est un phénomène qui a été observé dans de nombreuses sociétés et qui se retrouve à la fois chez les Autochtones et les non-Autochtones.
Les chercheurs ont remarqué que les discours sur l'histoire nationale contiennent souvent des traditions inventées. En effet, les récits oraux, un peu comme les documents écrits, servent souvent à donner une identité nationale. À la fin du XIXe siècle, les Lumbee de la Caroline du Nord ont inventé une tradition qui disait qu'ils étaient les descendants issus de croisements entre des Algonquins et des colons anglais perdus à Roanoke au XVIe siècle. Cette tradition sur leur origine était pour ce peuple le seul moyen de se distinguer des autres habitants de la Caroline du Nord. Ses membres sont reconnus comme «Indiens» uniquement parce qu'ils ont réussi à convaincre leurs voisins non autochtones que ces explications sur leur origine étaient confirmées par l'histoire.
Comme le signale Roger Keesing, certains types de communications orales sont politisées, car les groupes rivaux sont présentés sous un mauvais jour tandis que celui du locuteur est couvert de gloire. Il suffit de citer les versions extrêmement différentes du massacre de Burnt Ranch en 1853 par les Tolowa et par les Blancs. En fait, des récits contradictoires tendent à découler du contact entre des cultures. Ces différences dans la perception des événements passés ne se retrouvent absolument pas qu'entre les Autochtones et les non-Autochtones. Par exemple, les Nomlaki et les Yuki de Californie ont des traditions orales complètement différentes concernant les hostilités passées entre leurs tribus. De même, les traditions des Wabanaki sur la façon dont ils ont déjoué les Mohawk stimulent l'esprit patriotique. Les traditions orales sont utilisées pour le règlement de litiges à une fréquence étonnante, et rien ne permet de croire que ce phénomène ait été moins courant par le passé. Les traditions orales étaient autrefois, et sont toujours aujourd'hui, utilisées comme arguments dans les litiges. Comme l'a si bien dit Jan Vansina, les traditions sont une arme. Les élites se servent de leurs connaissances pour justifier leur hégémonie, et les autres se forgent un passé pour expliquer pourquoi ils n'ont pas de pouvoirs.
Tout cela donne à penser que les communications orales sont des actions sociales indissociables des croyances des locuteurs. De dire que les communications orales reflètent les croyances des gens est bien différent d'affirmer qu'elles témoignent du passé. Précisions que pour bien des historiens et anthropologues modernes, ce que les gens croient ou s'imaginent qu'il s'est passé est tout aussi important que ce qui s'est réellement produit, car les affirmations qui sont «erronées» sur le plan historique n'en demeurent pas moins «vraies» sur le plan psychologique et sociologique. Comme les gens agissent en fonction de ce qu'ils croient vrai, les croyances présentent beaucoup d'intérêt pour l'expert en sciences sociales.
Il y a des anthropologues qui vont jusqu'à dire qu'il est impossible de tirer des preuves sur le passé des communications orales des Autochtones, puisqu'au départ, les traditions ne véhiculent pas des «faits». Ils prônent plutôt une approche consistant à examiner comment le passé est culturellement constitué et comment les «faits» sont influencés par la culture dans les milieux autochtones. Bien qu'il y ait de mes collègues qui puissent donner l'impression que telle est ou devrait être l'approche adoptée par tous les anthropologues, j'estime que tout dépend du but et de l'orientation de la recherche. Cela se ramène au débat de longue date entre les partisans de l'histoire folklorique «émique» et de l'ethnohistoire «étique» (se reporter aux sections 6.8 et 6.10).
À titre d'anthropologue, je peux assurer au lecteur que bon nombre de mes collègues veulent vraiment tirer des «faits» historiques (dans le sens occidental du terme) des communications orales et ne s'intéressent pas uniquement aux croyances des Autochtones sur leur passé. Les travaux de Helm et Gillespie sur les Aînés dogrib en sont un bon exemple. Ces chercheurs ont constaté qu'un type de communications dans la tradition des Dogrib témoignaient vraiment d'événements historiques s'étant produits au début du XIXe siècle et les présentaient sous une forme s'apparentant à l'historicité de type occidental. Rappelons en outre que bien des peuples autochtones ont eux-mêmes établi des typologies de leurs différents types de communications. Un bon exemple est la distinction faite par les Cris entre atiukan (mythes sur un passé lointain) et tipachiman (récits véridiques sur un passé récent).
Les anthropologues qui affirment que les traditions orales n'ont pas la moindre valeur comme preuves soutiennent qu'il n'est pas possible de distinguer ce qui s'est «réellement produit» de ce que les gens croient qui aurait dû se produire pour que le passé réponde aux besoins présents. D'autres signalent toutefois que chaque génération n'invente pas un passé complètement nouveau avec de toutes nouvelles traditions, mais sélectionne plutôt les éléments à rejeter, à conserver ou à réinterpréter. Autrement dit, il se pourrait que les traditions antérieures limitent les possibilités de varier à l'infini les nouvelles traditions. La position selon laquelle les traditions ne dépendraient que du présent est une exagération impossible à défendre, car elle ne tient pas compte de la continuité des cultures.
Après avoir examiné la documentation, je ne peux faire autrement que d'arriver à la conclusion que tout comme il serait naïf de supposer que les traditions orales témoignent nécessairement du passé, il n'est pas non plus justifié de croire que parce qu'elles sont racontées dans le présent, ces traditions sont toujours dénuées de validité comme preuves sur des faits «réels» du passé. Encore une fois, il faut éviter les généralisations hâtives pour plutôt examiner minutieusement chaque cas individuel. Il faut pour cela avoir recours aux techniques standard de recherche déjà couramment appliquées pour l'analyse des sources documentaires.
Selon un examen de communications orales contemporaines et modernes sur des événements historiques, à quel point les traditions orales demeurent-elles constantes au fil du temps? Quels sont les facteurs qui contribuent à changer une tradition orale?
Dans le but de répondre à ces questions, j'ai regroupé des opinions sous les grandes catégories suivantes : Mémoire, Fiabilité et Validité, Vérification, Traditions de longue date et Traditions récentes. Je fournis un court résumé de chacune, avant de donner une courte réponse à la section 5.3.6.
5.3.1 Mémoire (se reporter aux opinions transcrites à la section 6.15)
Aucune étude sur les traditions orales supposées décrire des événements passés ne peut éviter la question de la mémoire humaine. La notion selon laquelle la mémoire humaine ne serait pas du tout fiable a été réfutée par des recherches qui laissent supposer qu'il y a des personnes douées d'une capacité remarquable de se souvenir d'événements qui remontent à très longtemps. Cette capacité ne se limite pas aux membres de sociétés soi-disant «orales», et contrairement à la croyance populaire, rien ne prouve que les personnes qui ont davantage recours aux communications orales aient fondamentalement une meilleure mémoire.
Pourtant, il y a peut-être du vrai dans le proverbe chinois qui dit que «la mémoire la plus fidèle ne vaut pas l'encre la plus pâle». De récentes études ont émis des doutes même sur la croyance répandue selon laquelle les dires de témoins ayant assisté à des événements relativement récents seraient fiables. Fait plus important encore, il est maintenant généralement reconnu que la mémoire n'est pas le pur reflet des souvenirs, mais est déformée par l'expérience ultérieure et par les contextes de la dynamique sociale. Cela signifie essentiellement que la mémoire recrée les événements passés au lieu de reproduire ou de récupérer de l'information rangée dans une espèce de système de classement.
Contrairement aux histoires orales, les traditions orales (se reporter aux définitions données à la section 5.1 ci-dessus) doivent pour être «exactes», non seulement ne pas être déformées par la mémoire du locuteur et par des influences extérieures, mais également être transmises de façon fidèle d'une personne à une autre. Les traditions orales sont fondamentalement des souvenirs de souvenirs. Les travaux expérimentaux ont malheureusement montré que les informations subissent des changements considérables pendant leur transmission orale entre les êtres humains.
On a suggéré qu'il est plus facile de se souvenir d'événements marquants qui satisfont un besoin social. Comment alors faut-il interpréter le cas des Nez Percé, qui, à la fin du XIXe siècle, ne se souvenaient plus quand et comment ils en étaient venus à avoir des chevaux un événement capital qu'on sait ne s'être produit qu'un siècle auparavant et qui a causé une transformation radicale de la culture, qui de pédestre est devenue équestre?
L'acceptation du fait qu'il y a des personnes qui ont des souvenirs remarquablement exacts doit être tempérée par la reconnaissance du caractère faillible et sélectif de la mémoire individuelle et collective. Cela nous amène à un débat encore plus large sur la fiabilité et la validité des traditions orales.
5.3.2 Fiabilité et validité (se reporter aux opinions transcrites à la section 6.16)
Le débat sur la fiabilité et la validité des traditions orales reflète les tensions entre l'objectivisme historique positiviste d'une part et le relativisme anti-historique d'autre part. Il traduit également les opinions divergentes voulant que les traditions orales concernent le passé ou le présent.
Les nombreuses opinions que j'ai transcrites forment toute une gamme. On trouve à l'une des extrémités des opinions comme celle de Robert Lowie, dont la manifeste intransigeance perce dans son affirmation maintes fois réitérée que [TRADUCTION] «on ne peut attacher aux traditions orales aucune valeur historique que ce soit dans aucune circonstance que ce soit». Les opinions à l'autre extrémité sont celles de personnes qui considèrent que toutes les communications orales sur le passé sont fondées sur des faits historiques. La majorité des opinions se situent toutefois entre ces deux extrémités.
Je trouve qu'il est utile de faire une distinction entre la fiabilité et la validité, bien que ces deux notions ne soient pas toujours précisément définies. Le premier terme fait généralement référence à la constance du message au fil du temps et d'un locuteur à un autre. Le second terme désigne le degré de conformité entre le récit d'un événement et l'événement tel qu'il est décrit dans les autres sources primaires, comme des documents écrits. Par conséquent, une tradition orale peut être fiable mais invalide du point de vue positiviste occidental.
5.3.3 Vérification (se reporter aux opinions transcrites à la section 6.17)
Si des informations orales sont utilisées comme preuves dans le sens historique occidental, elles doivent faire l'objet d'une vérification. Si les experts n'avaient pas appliqué les critères critiques normaux à leurs recherches historiques, le Walam olum des Indiens Delaware ou Lenape serait peut-être encore aujourd'hui considéré comme une preuve de migrations préhistoriques, au lieu de la récente invention qu'il est en réalité.
Les vérifications peuvent être de deux grands types : les vérifications internes et externes. Les vérifications internes évaluent la cohérence des communications elles-mêmes. On peut par exemple déceler les thèmes folkloriques, rassembler et comparer de multiples versions et déterminer les tendances individuelles ou collectives. Les vérifications externes comparent l'information à d'autres preuves, comme des documents écrits, des reconstitutions linguistiques ou des données archéologiques. Les opinions transcrites à la section 6.17 contiennent de nombreuses suggestions utiles.
Les vérifications sont essentielles, mais il faut prendre garde d'éviter de nombreux pièges. Par exemple, même si des gens essaient de répéter des informations textuellement et croient fermement relater des faits de façon exacte, ce n'est, de toute évidence, pas nécessairement le cas. Même si la constance des informations au fil du temps ou d'un locuteur contemporain à un autre peut permettre de mesurer la fiabilité, elle ne garantit en rien la validité ou la conformité à la réalité empirique. La diffusion a souvent pour effet de rendre les communications dépendantes plutôt qu'indépendantes. Il y a des chercheurs qui vont même jusqu'à estimer que lorsqu'il s'agit de traditions orales, des preuves convergentes doivent être considérées comme dépendantes les unes des autres jusqu'à preuve du contraire. En outre, des groupes peuvent, à l'instar des individus, perpétuer des faussetés, et la constance peut être davantage attribuable à des prédispositions culturelles et psychologiques communes qu'à des souvenirs exacts.
Les Creek, les Mi'kmaq, les Wyandot et les Lenapee ont tous des traditions orales concernant un traité qu'ils auraient conclu avec un homme blanc qui leur aurait offert un prix équitable pour une terre d'une superficie correspondant à ce qu'une peau de vache pouvait couvrir. Une fois l'entente conclue, l'homme blanc les aurait trompés en coupant la peau de vache en lanières qu'il aurait dispersées sur une étendue bien plus grande. Bien que les détails de cette histoire semblent confirmés par diverses sources apparemment indépendantes, il est peu probable que l'événement se soit réellement produit, notamment parce qu'on trouve la même histoire en Turquie, en Islande, en France, en Estonie, en Grèce, en Égypte et en Sibérie. Les folkloristes ont appelé ce cas type 2400 et thème K185.1 «Achat frauduleux d'une terre : tactique de la peau de boeuf». Il se peut que tous ces peuples aient été victimes de l'achat frauduleux d'une terre par le passé. Mais ce n'est qu'en soumettant les informations orales à un examen minutieux et à des comparaisons qu'on peut déterminer quelle est la proportion qui est historiquement «véridique» et quelle est celle qui n'est que psychologiquement «véridique».
Le fait de vérifier les récits oraux des Autochtones en les comparant aux preuves de type occidental fournies par des experts ne signifie pas nécessairement qu'on accorde moins de crédibilité aux personnes qui présentent des preuves orales. En fait, la comparaison des preuves orales et écrites est un bon moyen de vérifier les deux types de sources. Il se peut dans certains cas que ce soit les communications orales qui fassent douter de sources écrites plutôt que l'inverse. La controverse entourant le chemin par lequel les Cheyennes se sont échappés durant les hostilités de 1879 a été en partie résolue en faveur des Cheyennes, car des preuves archéologiques indépendantes étaient davantage en accord avec les traditions orales des Cheyennes qu'avec les documents historiques non autochtones. Par ailleurs, des informations orales peuvent combler des lacunes dans les documents écrits. Par exemple, des récits oraux des Abénakis ont permis de résoudre des contradictions entre des documents concernant la rivalité entre Français et Britanniques dans le Maine en 1759. Voilà qui illustre l'importance d'utiliser les sources conjointement de façon méthodique.
Il faut vérifier de façon rigoureuse toutes les sources, peu importe qu'elles soient orales ou écrites. Ironiquement, des anthropologues comme Toby Morantz ont déploré le fait qu'on avait soumis certaines informations orales (p. ex., des Dogrib) à des vérifications extrêmement minutieuses, tandis qu'on avait accordé une foi aveugle à des documents écrits.
5.3.4 Traditions de longue date (se reporter aux opinions transcrites à la section 6.18)
Pendant combien de temps des traditions orales peuvent-elles demeurer «exactes»? Les traditions de longue date, qui, selon ma définition, décriraient des événements qui remontent à des millénaires, font semble-t-il référence à des castors géants, des mammouths, des mastodontes et d'autres animaux géants qu'on sait éteints depuis des milliers d'années. J'ai examiné tous les cas rapportés et j'en ai conclu que bien qu'intrigantes, ces traditions ne peuvent être considérées comme des preuves de l'existence et de la survie d'une mémoire culturelle à long terme de la période pléistocène en Amérique du Nord ou de la période paléo-indienne. Les défenseurs autochtones et non autochtones de l'existence de ces «souvenirs fossiles» poussent la crédulité jusqu'à des limites déraisonnables et invoquent des arguments fondés sur des conclusions erronées.
5.3.5 Traditions récentes (se reporter aux opinions transcrites à la section 6.19)
De plus en plus de preuves indiquent que bien des traditions orales des Autochtones contiennent des informations sur des événements historiques réels qui datent de plusieurs siècles. Ces traditions ont habituellement subi des vérifications externes conformes à ce que décrit la section 5.3.3 ci-dessus.
Il est possible d'établir un lien entre certaines traditions en Alaska et des événements géologiques qui se sont produits en 1400 apr. J.-C. et même en 720 apr. J.-C. Les Paiute ont des traditions orales qui concernent les Pueblo et remontent à il y a 800 ans. Des traditions modernes des Abénakis et des Cris fournissent des détails sur des événements qui se sont produits au XVIIe et au XVIIIe siècle. Les Hopi ont des traditions sur l'arrivée des Espagnols et sur la révolte des Pueblo en 1680. Des traditions des Inuit en 1860 racontaient des voyages faits par Frobisher dans les années 1570. Les Tlingits avaient pour leur part dans les années 1880 des traditions semblables sur l'exploration de la côte nord-ouest par les Européens en 1876. Les Passamaquoddys possédaient des informations orales sur des événements qui se sont produits durant la Guerre d'indépendance. Au XXe siècle, les Netsilik avaient le souvenir d'expéditions dans l'Arctique par les Européens au XIXe siècle. Des traditions des Dogrib racontent des événements qui datent des années 1820. Bien que les informations soient très incomplètes et ne soient pas toutes indéniables, on ne peut contester complètement la valeur des études. Après avoir examiné les différents cas de façon assez détaillée, je ne peux qu'en conclure que les preuves sont suffisantes pour justifier l'hypothèse a priori que les traditions orales des Autochtones peuvent contenir des preuves que des événements «réels» (dans le sens occidental du terme) se sont produits il y a des siècles.
5.3.6 Constance
Revenons maintenant à la question no 3 : «À quel point les traditions orales demeurent-elles constantes au fil du temps?» Cela dépend des cas, et également de ce qu'on entend par «constance». Des Aînés athapascans et tlingits racontaient dans les années 80 les mêmes histoires qui avaient été enregistrées un siècle auparavant. Les traditions orales des Algonquins ont survécu plus de 300 ans sous une forme reconnaissable. L'invasion des Indiens des Plaines dans le Sud-Ouest a fait l'objet de récits indépendants en 1525, 1880 et 1935. Par contre, les récits par des témoins hopi (c.-à-d. des histoires orales enregistrées dans les années 1890) sur une attaque des Navaho dans les années 1850 ont subi d'importants changements avant de devenir des traditions orales dans les années 30. Des informations fournies en 1931 par un Crow étaient passablement différentes de ce que cette même personne avait raconté sur les mêmes événements en 1912.
Dans les cas où il existe des preuves indépendantes qui permettent une validation, certaines traditions orales sur des événements qui remontent à des siècles se révèlent étonnamment exactes. En outre, lorsqu'il est possible d'enregistrer de multiples récits au fil des ans et de les comparer, on constate que certaines traditions demeurent constantes à bien des points de vue. Bien que cela puisse soulever l'enthousiasme des personnes qui souhaitent la reconnaissance maximale de l'historicité des traditions orales, il faut également mentionner les points négatifs. Il existe en effet des preuves accablantes que bien des traditions orales ne demeurent pas constantes au fil du temps et sont modifiées soit par inadvertance, soit délibérément pour satisfaire de nouveaux besoins. Outre les imperfections de la mémoire humaine et les erreurs dans la transmission entre les personnes, le facteur qui contribue le plus à changer toute tradition orale est le contexte social et politique au moment de la communication (se reporter à la section 5.2.4 ci-dessus).
Le fait qu'il se trouve des exemples pour confirmer la position des partisans et également des sceptiques est un argument suffisant pour renoncer à toute hypothèse a priori sur la fiabilité et la validité des traditions orales. La stratégie la plus prudente consiste à examiner soigneusement les communications orales cas par cas.
Quelles recherches (ou sources secondaires) traitent de la tradition orale d'un point de vue juridique?
Il est étonnant de constater le peu de recherches qui portent précisément sur les traditions orales dans le contexte juridique. Cela est en partie attribuable au fait que les communications orales sont régies par le droit de la preuve, qui constitue une subdivision du droit qui comporte ses propres règles.
Les sources secondaires que je suis arrivé à trouver (se reporter à la section 6.20) ont été établies principalement en réaction à la façon dont les tribunaux ont accepté, apprécié et rejeté les récits oraux de témoins autochtones. Une grande part des documents récents sur le sujet concernent l'arrêt-clé du juge en chef McEachern Delgamuukw v. B.C. La réaction des chercheurs aux motifs de l'arrêt n'est ni plus ni moins ahurissante et compte parmi les plus vives de l'histoire récente. Elle montre combien il n'est pas justifié de croire que les chercheurs soient des êtres détachés et désintéressés.
En résumé, on reproche au tribunal d'avoir accepté aveuglément des preuves écrites comme un compte rendu exact des faits et d'avoir rejeté les traditions orales en soutenant qu'elles ne pouvaient satisfaire les normes prescrites par la loi. Autrement dit, on a accordé plus de crédibilité aux documents, qui selon le tribunal, se passaient de commentaires. On a également reproché au tribunal d'avoir semble-t-il présenté les documents écrits comme la norme à laquelle les sources orales devaient se conformer. Le juge président a été accusé de positivisme, d'ethnocentrisme et de bien d'autres fautes en «isme». On l'a blâmé de ne pas avoir tenu compte de la nature problématique de l'histoire et de s'être contenté de se retrancher derrière l'historicité reconnue par sa culture occidentale.
Selon moi, le juge en chef McEachern a fait des commentaires plutôt regrettables. Bon nombre des critiques qui lui ont été adressées sont méritées, mais il y en a qui sont injustes. En outre, plusieurs affirmations en relation avec la position du juge sont visiblement erronées. Plus important encore, les critiques sont un ardent plaidoyer en faveur de la position postmoderniste et antipositiviste. Les détracteurs ne semblent pas se soucier du fait que leur argumentation n'est pas fondée sur la perspective des Autochtones, qui veulent qu'on leur accorde autant de temps dans la salle d'audience, mais sur une idéologie qui découle de la même tradition et du même discours intellectuels occidentaux que ce à quoi ils s'opposent si ardemment. Contrairement à l'impression que les détracteurs pourraient donner, cette idéologie n'a pas complètement remplacé les idéologies plus anciennes et n'a pas fait l'unanimité chez les chercheurs contemporains, mais est plutôt en concurrence avec d'autres approches, notamment diverses variantes du matérialisme, du positivisme et de l'objectivisme historique. Il serait trompeur d'en conclure que notre système judiciaire est anachronique et qu'il est d'une certaine façon déconnecté des milieux de la recherche. Le tribunal a simplement, pour des raisons pratiques et juridiques, adopté une approche qui, bien qu'elle soit contestable, n'en est pas moins répandue dans les milieux de la recherche et bien présente dans la documentation examinée dans le cadre de la présente étude.
Plutôt que de s'arrêter aux réactions de parties extérieures à la façon dont le système juridique traite les traditions orales, il vaut mieux examiner directement les jugements et arrêts des tribunaux, dont traite la section suivante.
Selon une liste de cas de jurisprudence résumés qui portaient sur la tradition orale et selon un examen de sources secondaires, quels sont les facteurs qui restreignent ou accroissent l'utilité de la tradition orale dans le système judiciaire canadien?
J'ai transcrit de nombreux extraits de cas de jurisprudence dans lesquels il a été question de traditions orales (section 6.21, ci-dessous). Si je n'ai pas la prétention que les cas présentés correspondent à la totalité de la jurisprudence existante, j'estime néanmoins qu'ils constituent un échantillon représentatif des plus récentes opinions sur le sujet. Soit dit en passant, il importe de signaler que les décisions concernant des Indiens (et les précédents établis) à l'étranger peuvent être transposées dans le contexte canadien et sont souvent citées par des avocats et des juges. C'est pourquoi j'ai inclus des affaires importantes des États-Unis et de l'Australie.
Les tribunaux reconnaissent que l'histoire a une importance déterminante dans les litiges qui touchent les droits ancestraux des Autochtones. On ne saurait en effet mettre en doute le fait que le règlement de bien des affaires en instance est fondé sur des interprétations historiques. Les tribunaux reconnaissent qu'il faut tenir compte à la fois des sources écrites et orales pour l'étude des litiges historiques qui concernent les peuples autochtones.
Le témoignage d'anthropologues qui présentent des opinions sur les traditions orales à partir des informations fournies par les Indiens sont généralement admissibles, bien qu'il y ait des juges qui puissent aussi rejeter des témoignages «d'expert» de ce genre parce qu'ils les considèrent partiaux. Il semblerait également que les tribunaux se soient heurtés aux problèmes inhérents à la stricte dichotomie entre les sources orales et écrites, comme on l'a vu précédemment (sections 5.2.1 à 5.2.4 ci-dessus). Par exemple, le juge en chef McEachern a déploré le fait qu'il avait entendu des témoignages de nombreux scientifiques, qui, pour les besoins de leur discipline, s'étaient appuyés dans une certaine mesure sur des «sources» orales (terme neutre), malgré le fait que des anthropologues et d'autres experts avaient déjà transposé une partie de ces sources par écrit, ce qui compliquait encore davantage le processus d'appréciation de la preuve.
Les traditions orales sont, par définition, des preuves par ouï-dire. Dans Uukw (Tait) et al. v. R. in Right of British Columbia and Attorney General of Canada, la définition de ouï-dire englobe un ensemble d'informations ou de croyances transmises oralement de génération en génération qui sont présentées comme des preuves des faits relatés. Néanmoins, lorsque des traditions orales sont fournies comme preuves, elles sont souvent visées par une exception à la règle du ouï-dire appelée preuve de réputation, qui s'applique aux déclarations de personnes décédées sur des sujets relatifs aux droits publics et généraux. Pour cette raison (et aussi sûrement à cause du climat politique actuel), la tendance est à l'admissibilité.
Les traditions orales peuvent être présentées comme preuves, du strict point de vue de l'admissibilité, mais elles doivent néanmoins être appréciées. Les tribunaux sentent l'obligation de déterminer quelle est la meilleure preuve conformément à la «règle de la meilleure preuve». Les preuves orales sont donc appréciées comme n'importe quelle autre preuve. Comme les déclarations faites à partir du début d'un litige sont considérées dans cet esprit, il n'est donc pas étonnant que moins de poids soit souvent accordé aux traditions orales présentées au cours d'un procès qu'à l'information qui existait déjà auparavant.
Pour évaluer la foi qu'on peut accorder aux preuves orales, on a généralement tendance à supposer que le fait que diverses sources concordent justifie une présomption raisonnable de la véracité des faits. Compte tenu de ce qui a été dit à la section 5.3.3 (ci-dessus), on ne peut faire autrement que de considérer que cela est naïf. Heureusement, les juges ne se fient pas uniquement à ce critère peu valable.
Dans l'affaire Delgamuukw, le juge en chef McEachern a jugé que, bien qu'elles soient admissibles par nécessité comme exceptions à la règle du ouï-dire, les traditions orales ne pouvaient être considérées comme des preuves directes des faits en litige, sauf dans certains cas. Le juge président lui-même a fait subir aux traditions un certain nombre de vérifications, pour finir par décréter que les traditions n'étaient pas «littéralement véridiques».
[TRADUCTION]
Je suis convaincu que les témoins croient vraiment que tout ce qu'ils ont relaté est vrai et exact. Il m'est toutefois apparu évident que dans bien des cas, ils ne faisaient que raconter des croyances qui pour eux ont la valeur de faits. Si je rejette leur témoignage, ce n'est pas que j'estime qu'ils ont menti, mais plutôt que j'ai une vision différente de ce que sont des faits et ce que sont des croyances. Comme bien d'autres affaires, celle-ci a la particularité de devoir être jugée non pas en fonction de la validité de ce que croient les demandeurs, mais en fonction de l'application de principes légaux à tout ce qui a été dit dans la preuve présentée.
Tout cela revient à dire que l'admissibilité et l'appréciation de la preuve sont deux concepts complètement différents. De même, le juge Muldoon, dans Twinn et al vs. the Queen, a admis une tradition orale comme témoignage, mais l'a par la suite assujettie à une appréciation du poids. Il a conclu par ses propres opinions sur les difficultés que pose l'histoire orale (se reporter à la section 5.2.4 ci-dessus), en faisant allusion au problème épineux de l'influence du présent sur le passé.
[TRADUCTION]
On ne peut s'attendre à ce que quelqu'un qui transmet l'histoire orale dise que ses ancêtres ont jamais pu agir de façon vénale, criminelle, cruelle, mesquine, injuste, poltronne, perfide et fanatique, mais bien à ce qu'il les présente comme nobles, braves, justes, généraux, etc. etc. Les récits historiques, s'ils ont jamais été exacts, sont rapidement transformés en propagande mensongère, sans le moindre soupçon de vérité objective... Ce disant, loin du tribunal l'intention de tourner en ridicule ou de déprécier les témoins, dont les ancêtres n'avaient pas appris l'écriture et pour qui l'histoire orale est le seul moyen de perpétuer leur histoire. Il serait toutefois préférable de mettre les récits par écrit le plus tôt possible, afin d'éviter certains des embellissements qui rendent l'histoire orale si peu fiable.
Les juges ne s'appuient pas que sur la jurisprudence, mais également sur des sources standard (comme Phipson et Wigmore) pour les guider dans l'appréciation des preuves et de la foi à leur accorder. Les tribunaux sont également autorisés à s'appuyer sur leurs propres connaissances et recherches historiques et à tenir compte d'opinions de portée juridique données dans un contexte non légal. C'est ainsi que le juge en chef McEachern cite un ouvrage de l'anthropologue Bruce Trigger, qui soutient que les traditions orales qui ne sont pas soumises à une vérification indépendante ou à un examen critique ne peuvent être considérées comme des sources historiques exactes. Il ajoute que bien des auteurs éminents conseillent la prudence. Bien entendu, notre système judiciaire ne fonctionne pas en vase clos, mais se fonde en partie sur des recherches et des opinions d'experts semblables à celles examinées dans la présente étude.
Selon l'examen que j'ai fait de la documentation juridique, il semblerait que les principaux facteurs qui restreignent ou accroissent l'utilité de la tradition orale dans le système judiciaire canadien soient semblables à ceux déjà relevés dans les documents de recherche. Il existe néanmoins certaines différences. Tandis que les documents de recherche reconnaissent beaucoup de valeur aux traditions orales puisqu'ils les considèrent semblables aux sources documentaires, le système judiciaire tend à n'admettre ces traditions que par nécessité. Il y applique alors un positivisme bien net et un type d'objectivisme historique du XIXe siècle. Cette approche est rendue nécessaire par les exigences pratiques du règlement de litiges et il n'existe pas de moyen simple d'y échapper.
Il faut sensibiliser les milieux judiciaires à la nature problématique de l'histoire et les encourager à reconnaître qu'aux fins du respect des traditions orales des peuples autochtones, on ne peut continuer d'appliquer servilement les règles occidentales de la preuve. Par ailleurs, les parties à un litige doivent comprendre que le contexte du règlement de ce litige nécessite l'application de certaines règles de base. Selon moi, ces règles devraient entre autres exiger la transposition des traditions orales (et de tout contexte utile) dans une forme figée afin de permettre les comparaisons et la vérification indépendante. Étant donné que notre système judiciaire offre aux parties la possibilité d'un interrogatoire préliminaire sur les preuves que chacune a l'intention de soumettre, il est curieux que les traditions orales ne soient mentionnées qu'au procès. Comme c'est aussi le cas pour les documents «anciens», il est préférable de faire faire une analyse par des experts compétents avant le début du procès, de sorte que les juges qui sont contraints d'apprécier le poids des preuves puissent s'appuyer sur les rapports des opinions d'experts établis par toutes les parties à un litige plutôt que de devoir se fier uniquement au discours interactif des contre-interrogatoires. Cela ne représente pas une charge supplémentaire pour les personnes qui se fondent principalement sur des traditions orales, puisque, comme je l'ai déjà précisé (aux sections 5.2.1 à 5.2.4 ci-dessus), la dichotomie entre les sources orales et écrites n'est pas réelle et de toute façon, les Autochtones ont déjà couramment recours à des experts occidentaux pour donner à des sources orales, de même qu'écrites, la forme voulue pour les présenter comme preuves justificatives. Nous en sommes manifestement arrivés à un stade où il faudrait qu'un manuel ou tout autre type de guide soit publié pour faciliter la tâche à ceux qui sont aux prises avec les problèmes que pose l'utilisation des informations orales sur des faits historiques qui font l'objet de divergences. J'espère que d'ici là, l'examen préliminaire de la documentation servira à stimuler de nouvelles recherches.
Dans l'ensemble, je suis d'accord avec la position des anthropologues qui considèrent qu'il n'est pas approprié de traiter les traditions orales des cultures autochtones comme un équivalent des preuves historiques conformes à la définition donnée par les experts occidentaux. Il faut néanmoins se rappeler que cette façon de voir n'est valable que lorsque les traditions demeurent internes et ne sortent pas du propre groupe du locuteur. À partir du moment où une tradition vient contester une autre source historique, qu'elle est présentée comme une confirmation d'une réalité empirique ou d'un passé «réel» ou qu'elle est admise comme «preuve» dans le règlement d'un litige, il n'est plus possible de ne la voir que de façon isolée. Il faut alors que le relativisme pur cède le pas à l'acceptation d'au moins certains critères positivistes pour permettre l'évaluation «du caractère véridique». Sinon, on est condamné à n'arriver à aucun règlement.
Je laisse le mot de la fin à Dora Wilson-Kenni, une Gitksan qui était contrôleuse et conseillère dans l'affaire Delgamuukw.
[TRADUCTION]
Nos langues ne sont pas écrites; notre histoire est simplement orale. Et il semble bien que cela soit un des arguments invoqués contre nous : que nous n'avons que notre histoire orale et que rien n'est écrit. Je suppose que cela serait acceptable si des anthropologues mettaient notre histoire par écrit et qu'elle était alors reconnue... J'étais consternée le jour où j'ai entendu la décision [du juge McEachern]. Mais j'étais aussi heureuse d'une certaine façon, parce qu'il s'agissait également d'une sorte de victoire. En effet, notre histoire orale a été bafouée lorsqu'elle a été présentée à la barre des témoins, mais elle est maintenant écrite noir sur blanc, et tous peuvent maintenant en prendre connaissance dans les transcriptions, les 374 volumes de transcriptions. Elle est présente dans toutes les preuves fournies sur demande et dans toutes les déclarations sous serment, et c'est grâce aux Gitksan et aux Wet'suwet'en, qui ont fait progressé les efforts de reconnaissance [Wilson-Kenni, 1992:9-11].